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En 1983, l’année où il prit la direction du Ballet de l’Opéra de Paris, Noureev assista au spectacle de danse baroque "Rameau l’enchanteur" donné à Versailles par la compagnie Ris et Danceries avec la participation exceptionnelle de la danseuse étoile Wilfride Piollet. Ce spectacle fut une révélation pour Rudolf Noureev qui s’intéressait aux danses anciennes depuis son passage à Leningrad. Captivé par le travail de la chorégraphe Francine Lancelot, le danseur eut envie de se mesurer à un genre ancien, mais nouveau pour lui comme pour la plus part des Français. Car c’est Francine Lancelot qui redécouvrit et redonna vie à la "Belle Danse" . Mais Noureev ne fut pas non plus étranger à sa reconnaissance officielle en la faisant entrer au répertoire de l’Opéra.
Après avoir vu "Rameau l’enchanteur" Noureev demanda à Francine Lancelot de lui régler un solo sur la Suite N° 3 en ut majeur pour violoncelle de Bach, son musicien de prédilection (dont il jouait régulièrement les « Inventions » au clavecin ou au piano) . Ce qui ne fut pas sans créer un problème à la chorégraphe, spécialiste des danses françaises alors que Bach était Allemand !
"Il n’y avait pas de danse baroque conçue pour cette musique. Bach était inconnu en France, c’était Rameau qui comptait" confiait alors Francine Lancelot à Marcelle Michel dans "Le Monde". "Il m’a donc fallu, à partir du vocabulaire existant, construire les pas et les enchaînements" .
"Je suis étonnée de la manière dont, travaillant sans notes, par imitation, Noureev assimile des enchaînements aussi complexes. D’instinct, il a retrouvé les mouvements naturels de bras, le sens de la gestique. Si je lui indique que l’ornementation est juste avant la note, il comprend et réagit instantanément. Après quelques répétitions seulement, il a pratiquement abandonné la force au profit de la délicatesse. En général, il met beaucoup d’énergie dans les choses au lieu de faire confiance à sa sensibilité ; mais c’est un artiste superdoué là où je ne suis qu’un artisan" (article cité dans "Rudolf Noureev à Paris", éd. de La Martinière)
Pour chorégraphier « Bach Suite » Francine Lancelot s’est inspirée du manuel de référence paru en 1725 : «Le Maître à danser » de Pierre Rameau, maître de ballet et théoricien (1674-1748) à ne pas confondre avec Jean-Philippe Rameau (1683-1764) le célèbre compositeur des « Indes Galantes ». Dans son traité -d’ailleurs contemporain des Suites de Bach - Pierre Rameau explique en détail l’exécution des pas d’une quarantaine de danses pratiquées au siècle de Louis XIV dans les bals de la cour et les ballets de l’Opéra. Les photographies des répétitions de « Bach-Suite » parues dans le programme de la création en 1983 ne laissent aucun doute à ce sujet, les gravures de l’ouvrage de Pierre Rameau étant mises en parallèle avec les attitudes de Noureev au travail.
« Le style baroque, confiait alors la chorégraphe, allie une logique cartésienne (construction de l’espace et harmonie du corps du danseur) à une sensualité distanciée, très fine, offrant une transposition des passions, plus vraie que la nature réelle. Dans son traité « Le Maître à danser » Pierre Rameau rappelle « comme il est essentiel de savoir se poser le corps dans une situation gracieuse…. ». C’est un art assez complexe : si la danse ne demandait pas une force musculaire énorme et ne sollicitait pas la performance, elle demandait un certain effort de concentration pour cordonner les mouvements des bras et des pieds ». Un travail de mémorisation si difficile qu’aux dires de Francine Lancelot Noureev, mort de trac, tremblait comme une feuille pendant les premières répétitions.
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