chorégraphies

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BACH SUITE

Solo pour Rudolf Noureev
Création le 26 avril 1984 au Théâtre des Champs Elysées dans le cadre des spectacles du Ballet de l’Opéra de Paris.

Musique : Jean-Sébastien Bach

Chorégraphie : Francine Lancelot et Rudolf Noureev

 

 

En 1983, l’année où il prit la direction du Ballet de l’Opéra de Paris, Noureev assista au spectacle de danse baroque "Rameau l’enchanteur" donné à Versailles par la compagnie Ris et Danceries avec la participation exceptionnelle de la danseuse étoile Wilfride Piollet. Ce spectacle fut une révélation pour Rudolf Noureev qui s’intéressait aux danses anciennes depuis son passage à Leningrad. Captivé par le travail de la chorégraphe Francine Lancelot, le danseur eut envie de se mesurer à un genre ancien, mais nouveau pour lui comme pour la plus part des Français. Car c’est Francine Lancelot qui redécouvrit et redonna vie à la "Belle Danse" . Mais Noureev ne fut pas non plus étranger à sa reconnaissance officielle en la faisant entrer au répertoire de l’Opéra.

Après avoir vu "Rameau l’enchanteur" Noureev demanda à Francine Lancelot de lui régler un solo sur la Suite N° 3 en ut majeur pour violoncelle de Bach, son musicien de prédilection (dont il jouait régulièrement les « Inventions » au clavecin ou au piano) . Ce qui ne fut pas sans créer un problème à la chorégraphe, spécialiste des danses françaises alors que Bach était Allemand !

"Il n’y avait pas de danse baroque conçue pour cette musique. Bach était inconnu en France, c’était Rameau qui comptait" confiait alors Francine Lancelot à Marcelle Michel dans "Le Monde". "Il m’a donc fallu, à partir du vocabulaire existant, construire les pas et les enchaînements" .
"Je suis étonnée de la manière dont, travaillant sans notes, par imitation, Noureev assimile des enchaînements aussi complexes. D’instinct, il a retrouvé les mouvements naturels de bras, le sens de la gestique. Si je lui indique que l’ornementation est juste avant la note, il comprend et réagit instantanément. Après quelques répétitions seulement, il a pratiquement abandonné la force au profit de la délicatesse. En général, il met beaucoup d’énergie dans les choses au lieu de faire confiance à sa sensibilité ; mais c’est un artiste superdoué là où je ne suis qu’un artisan" (article cité dans "Rudolf Noureev à Paris", éd. de La Martinière)

Pour chorégraphier « Bach Suite » Francine Lancelot s’est inspirée du manuel de référence paru en 1725 : «Le Maître à danser » de Pierre Rameau, maître de ballet et théoricien (1674-1748) à ne pas confondre avec Jean-Philippe Rameau (1683-1764) le célèbre compositeur des « Indes Galantes ». Dans son traité -d’ailleurs contemporain des Suites de Bach - Pierre Rameau explique en détail l’exécution des pas d’une quarantaine de danses pratiquées au siècle de Louis XIV dans les bals de la cour et les ballets de l’Opéra. Les photographies des répétitions de « Bach-Suite » parues dans le programme de la création en 1983 ne laissent aucun doute à ce sujet, les gravures de l’ouvrage de Pierre Rameau étant mises en parallèle avec les attitudes de Noureev au travail.
« Le style baroque, confiait alors la chorégraphe, allie une logique cartésienne (construction de l’espace et harmonie du corps du danseur) à une sensualité distanciée, très fine, offrant une transposition des passions, plus vraie que la nature réelle. Dans son traité « Le Maître à danser » Pierre Rameau rappelle « comme il est essentiel de savoir se poser le corps dans une situation gracieuse…. ». C’est un art assez complexe : si la danse ne demandait pas une force musculaire énorme et ne sollicitait pas la performance, elle demandait un certain effort de concentration pour cordonner les mouvements des bras et des pieds ». Un travail de mémorisation si difficile qu’aux dires de Francine Lancelot Noureev, mort de trac, tremblait comme une feuille pendant les premières répétitions.

Notes sur le ballet :

La Suite qui prend ses origines dans les danses populaires et nobles a été codifiée au XVII ème siècle et se compose de pièces de même tonalité faisant alterner mouvements vifs et lents . Ainsi la Suite N° 3 en ut majeur pour violoncelle de Bach choisie par Noureev comprend les six mouvements suivant :

- PRELUDE, pièce instrumentale libre à l’origine
- ALLEMANDE, danse majestueuse à quatre temps.
- COURANTE, danse rapide importée d’Italie.
- SARABANDE danse noble et grave d’origine espagnole. Très expressive elle n’était dansée au théâtre que par des solistes.
- BOURREE de caractère populaire et alerte.
- GIGUE danse vive de rythme ternaire, exécutée seulement au théâtre.


"Mais cette "Suite" n’est pas une simple reconstitution" précise encore Francine Lancelot dans son interview au "Monde". "Noureev y a participé comme chorégraphe. En cours d’exécution chaque pièce change de style, soit qu’il en développe le caractère baroque, soit qu’il s’en écarte au gré de son inspiration. Dans la Sarabande par exemple, il se décentre du bassin et exécute pratiquement des mouvements à la Martha Graham.

Certains crieront à l’hérésie, moi, cela ne me choque pas. Du temps même de Jean-Philippe Rameau des artistes, comme Mademoiselle Sallé ou Noverre, cherchaient dans leur interprétation à dépasser la rigueur des pas, à retrouver le naturel, à personnaliser leur danse. De même dans "Rameau l’enchanteur" j’avais pris des libertés de manière à acclimater l’univers baroque à la sensibilité actuelle". C’est sans doute ce double caractère, de reconstitution et de création qui avait séduit Noureev.

La chorégraphe a réglé à peu près cinquante pour cent des danses, établissant les pas de base les plus authentiques possibles, adaptés à la musique de Bach, Noureev développant ensuite chaque pièce selon son intuition.

Le saviez-vous ?

Donné en avant première fin mars à Berlin, "Bach-Suite" fut crée le 26 avril 1984 au Théâtre des Champs Elysées par Noureev vêtu d’un riche costume Louis XIV rouge et or conçu par Nicholas Georgiadis, avec tricorne et souliers à talons. Christophe Coin était au violoncelle, et le programme, particulièrement éclectique comprenait "Divertimento N°15" de Balanchine, "Nouvelle Lune" d’Andrew Degroat et "No man’s land" de Rudi Van Dantzig par les étoiles et le Ballet de l’Opéra de Paris.

Après l’avoir interprété dix fois à Paris, Rudolf Noureev a dansé "Bach-Suite" à Zurich, Philadelphie, Franckfort, Spolète, Edimbourg (en 1985) , Vienne (1986) et -pour la dernière fois semble-t-il- en juin 1987 à Montpellier.

Dans le même temps Rudolf Noureev avait inscrit à son répertoire une autre création baroque qu’il avait commandé à Francine Lancelot pour le Ballet de l’Opéra de Paris : "Quelques pas graves de Baptiste" sur des musiques tirées de divers opéras de Jean-Baptise Lully. Francine Lancelot avait imaginé avec Catherine Kintzler un argument mythologique et s’inspira également du "Maître à danser" de Pierre Rameau notamment pour la Courante, danse préférée de Louis XIV.

"Quelques pas graves de Baptiste" fut donné en première mondiale le 2 mai 1985 au Palais Garnier dans les costumes de Patrice Bigel , sous la direction musicale de Jean-Claude Malgoire. Jean Guizerix incarnait le Héros aux côtés de Wilfride Piollet, la Nymphe, et Rudolf Noureev s’imposait royalement dans le rôle de l’Amour. "Quelques pas graves de Baptiste" était affiché avec une nouvelle production de "Giselle" remontée par Mary Skeaping. Rudolf Noureev dansa notamment le rôle de l’Amour le 22 mai 1985 au cours d’une soirée mémorable où Monique Loudières et Mikhaïl Barychnikov étaient les interprètes de "Giselle" en seconde partie. Noureev incarna encore le rôle de l’Amour avec le Ballet de l’Opéra en tournée à Orléans et Nimes, à l’Amphithéâtre de la Sorbonne et au Metropolitan Opera de New York en juillet 1986.

Enthousiasmé par l’art et la culture de Francine Lancelot le metteur en scène Jean-Marie Villégier invita la chorégraphe à participer avec la compagnie Ris et Danceries à la création d’"Atys" de Lully en janvier 1987 à l’Opéra Comique. Production qui connut un succès mondial et consacra définitivement la notoriété de Francine Lancelot. Profitant de la présence de la compagnie Ris et Danseries à l’Opéra-Comique, Rudolf Noureev afficha en alternance avec l’opéra de Lully "Un Bal à la cour de Louis XIV" , hommage de Francine Lancelot à Louis-Guillaume Pécour et à la danse baroque ou "Belle Danse". Après le départ de Noureev, ce genre noble disparut du répertoire de l’Opéra de Paris.

R.S.