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Tancrède ballet chorégraphié par Noureev

Tancrède, ballet créé en 1966 à Vienne
 

Des liens privilégiés ont unis pendant de longues années Rudolf Noureev au Ballet de l’Opéra de Vienne. C’est pour cette compagnie qu’il créa ses premières versions du « Lac des Cygnes » (en 1964) et de «  Don Quichotte »  (en 1966).  Il y remonta ses productions de « Paquita Grand Pas » en 1971 et de « La Belle au Bois dormant » en 1980. Mais surtout il y créa sa première chorégraphie originale, « Tancrède » dès 1966, et cessa d’être apatride en obtenant la nationalité autrichienne en 1982.

En octobre 1964 Rudolf Noureev fit ses débuts à Vienne comme danseur et chorégraphe en créant sa propre production du « Lac des Cygnes » d’après Petipa qu’il interpréta avec Margot Fonteyn, les solistes et le corps de Ballet du Staatsoper. Spectacle qui remporta un tel succès qu’il fut filmé lors d’une reprise à Vienne en juin 1966 avec les même interprètes, premier grand ballet de Noureev porté à l’écran. Cette même année  Rudolf  avait déjà dansé « Le Lac des Cygnes » à Vienne en avril avec Lynn Seymour, et profitant de sa présence le Staatsoper lui offrit l’occasion de créer sa première chorégraphie originale : « Tancrède » dont la première eut lieu le 18 mai 1966 avec les danseurs autrichiens.

C’était la première fois que Rudolf Noureev se lançait dans une création totalement originale. Jusqu’à présent il n’avait fait que remonter des pas de deux de virtuosité (dont «Le Corsaire»)  et trois ballets du répertoire qu’il avait dansés à Léningrad  (l’acte des «Ombres » de « La Bayadère » à Londres, « Raymonda » en 1966 à Spolète, et « Le Lac des Cygnes » à Vienne). Certes, il avait apporté de nombreuses touches personnelles aux chorégraphies de Petipa déjà maintes fois remaniées au cours du XXème siècle, et avait en particulier développé les rôles masculins, créant ainsi de toute pièces deux solos originaux pour le Prince Siegfried à Londres. Mais il n’avait encore jamais tenté une création contemporaine.

A cette époque Rudolf Noureev connaissait peu la danse moderne bien que depuis son séjour parisien en mai 1961 il avait été voir tout ce qu’il pouvait partout où il se trouvait. Mais la danse contemporaine se réduisait (surtout en France et en Angleterre) à quelques chorégraphes de style néo-classique. C’est à Londres que Noureev aborda ce répertoire nouveau pour lui, quand Ashton créa à son intention le solo « Poème tragique » fin 1961, puis « Hamlet » et « Marguerite et Armand » en 1963. C’est également à Londres qu’il reprit le rôle d’Etocles dans « Antigone » de Cranko (musique de Théodorakis), et que MacMillan lui confia les créations de « Divertimento », « Bach Fantaisie », « Diversions » « Images of love » en 1964 avec Lynn Seymour et l’année suivante, son chef d’œuvre, « Roméo et Juliette » avec Margot Fonteyn.

On ne s’étonnera donc pas du caractère néo classique de la première chorégraphie de Noureev, bien que « Tancrède » possédait une force et des audaces, un peu désordonnées certes, mais très étranges pour l’époque, et plus proches de l’expressionnisme des pays germaniques que du style britannique très sophistiqué.

Rudolf Noureev choisit une musique de Hans Werner Henze, auteur de nombreux opéras, mais aussi de ballets dont le plus fameux reste « Ondine » chorégraphié en 1958 par Frédéric Ashton pour Margot Fonteyn.  En 1952 Henze avait composé un « Tancrède et Cantylène » dont Victor Gsovsky fit un ballet intitulé « Pas d’action » en 1954 pour l’Opéra de Munich. C’est cette partition que Noureev reprit pour sa création viennoise, en modifiant radicalement l’argument, qui devint une analyse freudienne du héros. Tancrède y apparaît tiraillé entre deux femmes symbolisant le bien et le mal : l’une pure et  belle blonde (Lise Maar) couronnée d’un diadème et en  longue robe diaphane avec voiles comme des ailes d’ange, l’autre brune, sensuelle et provocante (Ully Wührer), moulée dans un maillot résille noir.

 « L’un des  plus sauvages et étranges ballets de notre temps » rapporte  The New York Time . Il ne reste hélas rien de « Tancrède », qu’une vidéo d’amateur en noir et blanc, sans musique, d’une dizaine de minutes seulement, mais qui permet de deviner les intentions de Noureev et d’admirer l’incroyable énergie de la chorégraphie et du danseur, ainsi que le contraste bien défini des deux caractères qui tentent de séduire Tancrède : la pure danseuse classique sur pointes et la sensuelle créature contemporaine. Noureev offre des solos à Lise Maar et Ully Wührer, danse en duo avec chacune d’elle -plus inspiré par la sensualité diabolique que par la pureté angélique! -et se produit en trio avec les deux femmes, comme pris entre ses contradictions. On admire ses sauts quand il se jette dans le noir magma des forces du mal ainsi que ses formidables bonds en compagnie de ses doubles.

Alexander Bland (alias Maud Lloyd et son époux Nigel Gosling) laisse un précieux témoignage de « Tancrède » dans un article paru le 29 mai 1966 dans « The Observer » et repris dans le recueil  « Observer of the Dance » publié par Maud Golsling en 1985.     
Ainsi Alexander Bland rappelle qu’au XIX ème siècle Vienne fut peut-être la ville du bon vin, des femmes et des valses, mais qu’au XX ème siècle elle fut un important foyer de l’art et de la pensée, non seulement avec Klimt et l‘Art Nouveau, mais aussi avec Freud et la propagation « galopante » de la psychanalyse.

« Ce n’est sûrement pas par hasard si pour son premier ballet original, Rudolf Noureev s’est plongé dans les insondables cavernes de la psychologie humaine. « Tancrède » est une exploration chorégraphique de la libido, un ballet pour ceux qui ont Jung au cœur »
Le rideau se lève, nous dit le critique britannique, sur  un royaume des ombres mais bien différent de celui de « La Bayadère ». Le décorateur a imaginé une sorte de coquille utérine. D’un côté de la scène s’élève une tour, spirale ombilicale translucide, percée d’ouvertures par lesquelles les personnages entrent et sortent. C’est un univers de membranes diaphanes et veinées, aux replis « sombres comme un test de Rorschach ».

Dans cette ambiance mouvante, Noureev a situé un enchevêtrement de personnages déchirées et tendus, dans des scènes qu’il décrit lui-même comme «  une succession d’images reliées par une logique plus poétique que  narrative ».

« De nombreuses activités décousues se déroulant simultanément sur scène, font de « Tancrède » un ballet presque impossible à saisir  en une seule fois » reconnaît Alexandre Bland.
 Partagé entre l’Amour sacré et l’Amour profane, après une succession d’épreuves et d’hallucinations, Tancrède (le seul personnage portant un nom) créature multiple et complexe est finalement mis en pièces dans un ultime combat, et sombre dans le chaos initial dont il a jailli.
«Le style est vif et aisé assure Alexander Bland, le vocabulaire un mixage plutôt qu’une fusion de la technique classique et de la modern dance.  Des  images aussi éphémères que fantastiques éclatent sous nos yeux …..comme un magnifique groupe dans le quel Tancrède se débat au centre d’une croix formée par ses alter ego : une carnavalesque procession de fantômes: un violent pas de quatre avec échanges de partenaires, et la dramatique scission finale du héros. Une série de visions aussi vivantes mais difficiles à remémorer que les séquences d’un film de Fellini »

« D’une expérience qui semble délibérément conçue pour laisser le spectateur quelque peu perplexe, un sentiment se dégage avec force conclut Alexander Bland : nous sommes en présence d’un vrai chorégraphe ».

R.S.

Noureev jaillit d’un groupe sombre comme le néant, et se débat contre des forces obscures - monstres à becs d’oiseau-quand il ne se joint pas à de joyeux camarades, comme ses propres doubles,  qui l’entraînent dans des jeux dynamiques.


En maillot et chaussons classiques, le torse enserré dans de noirs lacets, le héros en proie à d’effrayantes visions se livre à une danse violente et tourmentée, véritable combat psychologique,. On peut y entrevoir Noureev lui-même, encore tout étourdit de sa popularité phénoménale en occident, mais coupé de ses racines et placé devant un avenir encore incertain, également partagé entre son amour du classique et son désir de nouveauté, se poser de nombreuses questions sur son identité profonde et ses pulsions intimes. 

Avec cette création originale on sent qu’il a pu exprimer pour la première fois par la danse les sentiments confus qui troublaient son inconscient, et donner libre court à sa fantaisie comme à ses phantasmes.

Bien que les solos de Tancrède fassent la part belle aux tours, aux sauts et aux grands dégagés, Noureev témoigne d’une invention certaine dans les compositions de groupes –notamment dans un très bel alignement de six clones de Tancrède. Il cherche des constructions modernes et audacieuses dans les duos, notamment avec la sensuelle Ully Wührer, et sa chorégraphie témoigne d’une fougue incessante. 

Noureev  prouve sa volonté de sortir du langage classique pour créer une œuvre explosive et personnelle. On retrouvera d’ailleurs un peu de ce personnage tourmenté dans son « Manfred » quelques années plus tard.

R.S.


 

Musique : Hans Werner Henze

Chorégraphie : Rudolf Noureev

En savoir plus « Tancrède » fut donné quatre fois au Staatsoper de Vienne, dans des décors de Barry Kay, et Rudolf Noureev n’en fut que deux fois l’interprète, le 18 mai et le 4 juin. Michael Birkmeyer et Karl Musil incarnèrent en alternance Tancrède les autres soirs. Sans être réellement un succès, car la chorégraphie trop « schizophrénique » dérouta le public et la presse autrichienne, l’expérience fut extrêmement enrichissante pour Noureev qui put prendre conscience de ses forces créatives.