Souvenirs et interviews

  Les grandes étapes de sa vie par Hélène Ciolkovitch
 

De NOUREEV tout a été dit. Tous, public et artistes de la danse se sont extasiés devant le danseur exceptionnel, son élévation stupéfiante, sa capacité de rester suspendu en l'air au point culminant des sauts, son sens dramatique, sa présence magnétique. Il avait le don d'ubiquité géographique et artistique. Il était boulimique, il voulait tout connaître, tout danser, tout apprendre sur son métier et sur tous les arts.Donnant plus de 250 représentations par an, alternant partenaires, compagnies, théâtres, dans le monde entier, s'essayant à tous les styles et toute les formes de danse, c'était un véritable missionnaire de son art. Il dansait partout, remontait les grands ballets du répertoire, ne se satisfaisant jamais du résultat, convaincu que le ballet classique ne survivrait qu'en évoluant avec son époque. Il produisit également plusieurs films de ballets, ouvrant ainsi la danse à un public nouveau. Pour des générations entières de danseurs, il fut le modèle, le phare qu'ils suivirent le temps d'une représentation, d'une tournée, d'une saison ou la vie entière, sur le chemin trépidant, glorieux et chaotique du mouvement perpétuel. Partout où il allait, il bousculait l'ordre établi, les habitudes, et obligeait tous à repousser les limites du possible.

Il allait toujours au bout de lui-même et ne s'arrêtait que lorsqu'il avait atteint le but qu'il s'était fixé. A un journaliste qui lui disait son admiration devant la ligne de ses cabrioles battues derrière (en effet, il semblait toujours se figer en l'air un instant tel un oiseau planant), il répondit qu'au Kirov, comme il n'arrivait pas à en maîtriser la technique, il décida un jour de venir à bout de cette difficulté, seul, en studio. Evidemment, il est malaisé de s'observer de dos ; aussi fit-il quelques tentatives avant de découvrir qu'en se jetant quasiment sur le miroir, de dos, il y avait un angle où il se voyait une fraction de seconde. Il répéta l'exercice jusqu'à ce que l'image que lui renvoyait le miroir lui convînt. Il y passa la nuit entière. Dans cette anecdote réside la clé du danseur et de l'homme qu'était Noureev : il exigeait l'impossible de lui-même comme des autres. Il montrait, en s'astreignant à une discipline et à une exigence inflexibles, que chacun était libre d'aller jusqu'où il le déciderait en dépit de tous les obstacles. Animé de la passion infinie de la danse, il brisait toutes les barrières.

RUDOLF NOUREEV a toujours aimé évoquer sa naissance, survenue en 1938, dans un train, sur les rives du lac Baïkal, parce qu'il y voyait le présage de sa vie : le mouvement permanent, la vie de nomade, la quête continuelle. La famille Noureev d'origine tartare vivait à Oufa, capitale de la République bachkir, se partageant quelques mètres carrés avec deux autres familles. Son enfance fut sombre, marquée par la misère et la faim. Il eut la révélation de la danse, lorsque sa mère emmena toute la famille Noureev au théâtre voir un ballet, le Chant des Cigognes. Le petit garçon, âgé de six ans découvrit l'univers de la lumière, de la beauté, de la magie, du rêve et résolut de vivre dans le monde enchanté de la musique et de la danse. Il sut à cet instant qu'il serait danseur et employa désormais toute sa volonté, toute son énergie à faire de son rêve une réalité : danser, aller à Léningrad pour y recevoir l'enseignement de l'Ecole Vaganova d'où sont issus les artistes légendaires de la danse Pavlova, Nijinsky. Le chemin fut très long. Hamet Noureev s'opposa farouchement à la passion de son fils et Rudolf comprit qu'il lui faudrait trouver seul les moyens de danser sa vie. Enfant, puis adolescent, il fit tout d'abord partie d'un groupe folklorique, puis de pionniers avant d'entrer dans le corps de ballet du théâtre d'Oufa. Quand il réunitt enfin la somme nécessaire au voyage et arrive à Léningrad pour passer l'audition d'entrée à l'Ecole Vaganova, il a dix-sept ans, ce qui est fort tard pour commencer une formation professionnelle. Dès lors, son acharnement au travail sera quasiment fanatique et il ne cessera de travailler encore et toujours pour plier ses muscles à l'impitoyable discipline de la danse classique, pour maîtriser chaque fibre de son corps afin d'en faire l'instrument de son âme. Noureev entre dans la classe d'Alexandre Pouchkine qui reconnaît en lui un talent et une personnalité exceptionnels et lui inculque patiemment les outils indispensables à sa carrière. Il acquiert en trois ans une formation qui dure normalement huit années. Animé d'une soif inextinguible de connaissances, il absorbe tout ce qu'il voit et l'imprime à son corps instantanément. Son caractère farouchement individualiste, son goût pour la liberté et l'indépendance, sa volonté mûe par une passion absolue rendent ses relations difficiles avec l'administration de l'Ecole et ses camarades, qui le redoutent en raison de son caractère emporté, imprévisible, indomptable. Noureev souffre de cette incompréhension, mais son urgence est ailleurs : devenir danseur. Il enregistre son premier grand succès en remportant, en 1958, le Concours de Moscou avec Alla Sizova en dansant le pas de deux du Corsaire qui deviendra sa signature.

D'ailleurs, c'est dans cette variation qu'il apparut pour la première fois au public parisien lors de la tournée du Kirov à Paris en 1961, Konstantin Sergueev lui ayant demandé de choisir une variation à insérer dans l'Acte des Ombres de la Bayadère.
Le Ballet du Kirov l'engage directement comme soliste. En trois ans, il danse tout le répertoire classique. Il modifie les chorégraphies des variations masculines pour mettre en valeur ses qualités exceptionnelles d'élévation et sa virtuosité technique ; il refuse de porter certains costumes qu'il juge ridicules et démodés ; il confère à tous ses rôles une profondeur psychologique et une expression théâtrale qui sont la marque de chacune de ses apparitions.

Lorsqu'il arrive à Paris en mai 1961, pour un mois de représentations, ses rapports avec le Ballet du Kirov sont tendus. Pendant ce séjour parisien, le comportement indépendant de Noureev finit par excéder les autorités soviétiques qui, malgré le succès qu'il remporte, décident de le renvoyer à Moscou au lieu de le laisser poursuivre la tournée du Kirov à Londres. Noureev comprend que s'il retourne en URSS, il n'en sortira plus jamais ce qui équivaut pour lui à être emprisonné. Alors, il prend la décision la plus risquée de sa vie : il choisit la liberté et reste à Paris, avec pour tout bagage, sa formation de danseur. Ce n'est pas une image, car ses valises ont pris l'avion de Londres et Noureev se retrouve seul, dans un pays dont il ne connaît pas la langue, face à un sort plus qu'incertain. L'avenir montrera que cette décision était la meilleure qu'il pût prendre pour devenir l'artiste qu'il voulait être : un danseur universel éliminant les barrières existant entre la danse classique et le contemporain ; un chorégraphe qui peut restaurer l'héritage précieux de Marius Petipa et régler ses propres chorégraphies.

En 1962, il devient l'invité permanent du Royal Ballet de Londres où il danse avec Margot Fonteyn. Sa rencontre avec la ballerine anglaise de près de vingt ans son aînée marque le début d'une collaboration unique dans l'histoire de la danse. Leurs différences d'âge, d'école et de style produiront une alchimie mystérieuse et feront d'eux le couple légendaire du vingtième siècle. Pendant trente ans, Noureev demandera à tous les chorégraphes contemporains de danser leurs ballets et de créer des œuvres nouvelles pour lui. Dès son arrivée à l'Ouest, il s'essaie à la chorégraphie en remontant des pas de deux comme le Corsaire et Diane et Acteon, des ballets en un acte (Paquita, Laurencia), avant de s'atteler aux grands ballets de Petipa . C'est pour Noureev l'occasion d'exprimer sa vision du ballet en remaniant le livret et la chorégraphie pour les moderniser et redonner à l'homme la place d'égal de la ballerine.

La consécration ultime vient en 1983, lorsque Paris lui offre la Direction de la danse à l'Opéra. Sans abandonner sa carrière de danseur international, il apporte le fruit de ses connaissances et de son expérience. Il rénove six grands ballets de Petipa auxquels viennent s'ajouter Roméo et Juliette et Cendrillon ; il enrichit le répertoire contemporain en invitant de nombreux chorégraphes à faire des créations. Il donne sa chance à toute une génération de danseurs, nomme cinq nouvelles étoiles, organise de multiples tournées à l'étranger. Il confère à l'Opéra une stature internationale.

Il continuera de danser tous les grands rôles du répertoire jusqu'à l'âge de 50 ans, ne laissant ni l'âge ni la maladie entamer sa passion. Lorsque l'Opéra ne renouvellera pas son contrat en 1989 mais créera un poste de Chorégraphe principal pour lui, Noureev se tournera vers d'autres activités .

Suivant les conseils de Herbert von Karajan, il étudie la direction d'orchestre. Ainsi, derrière la baguette du chef, il aura démontré une fois de plus sa capacité de maîtriser tous les aspects du spectacle de danse. La version intégrale de la Bayadère qu'il remonte en octobre 1992 à l'Opéra est son ultime présent au monde de la danse. Il s'éteint à Paris le 6 janvier 1993.

Aujourd'hui , nous commençons seulement à mesurer l'ampleur de son héritage. H.C.